Insertion dans le cursus, objectif global
Cette séance de 2 h a eu lieu avec un groupe de 20 étudiants inscrits au CUEF au niveau avancé, dans le cadre d’un cours hebdomadaire de "rédaction de textes". La moitié de ce groupe est anglophone, l’autre moitié de langues maternelles diverses.
Ayant déjà travaillé sur le texte
descriptif, puis sur le texte narratif, je souhaitais aborder certaines
caractéristiques du texte argumentatif : la maîtrise de celui-ci
est en effet nécessaire pour aborder l’épreuve de compte-rendu
de texte (DELF A5 et A6) à laquelle la majorité des étudiants
se présentent en fin de semestre.
Objectifs spécifiques
- Distinguer ce qui caractérise un texte argumentatif au point de vue de l’intention communicative.
- Faire bien saisir le sens et l’emploi de quelques connecteurs parmi les plus courants.
- S’entraîner à rédiger en sachant
inclure l’opinion inverse de celle que l’on soutient (pratique de la concession).
Déroulement
Celui-ci correspond à la méthodologie exposée
par ailleurs qui fait se succéder a) lecture problématisée,
b) reconstitution de texte, c) transformation de texte (ou écriture
sous contrainte), d) rédaction assistée (voir en Annexes
la "feuille de route" distribuée aux étudiants).
b) Closure demandant à retrouver les connecteurs d’un bref texte argumentatif. Remise en ordre d’un autre texte de même type.
c) "Slalom de connecteurs" : à la suite d’une proposition ("La voiture, c’est pratique pour se déplacer"), les étudiants doivent "piocher" un connecteur, puis continuer le texte en respectant sa cohérence ; un nouveau connecteur doit être "pioché" après chaque phrase ou proposition (10 connecteurs en tout).
d) Rédaction d’un texte bref défendant ou réfutant une thèse au choix. Après avoir demandé d’énoncer la thèse, le logiciel demande deux ou trois arguments allant dans le sens de la défense ou de la réfutation, puis un argument d’orientation inverse, enfin un argument opposable à cette orientation inverse.
Observation du travail des étudiants
Les étudiants ont accepté de former des paires de langue maternelle différente : chaque paire s’installe devant un ordinateur et dialogue en français.
Pour la première activité, je passe de groupe en groupe pour demander ce qui caractérise celui des deux textes qui est argumentatif (celui de Buffon) : les réponses sont variées, la réponse la plus fréquente étant que Buffon a l’intention de dissuader les gens d’avoir un chat comme animal domestique ; dans les deux textes, ils relèvent assez facilement, à ma demande, les marques de subjectivité ; ils ont par contre plus de mal à repérer les marques spécifiques du discours argumentatif : les deux concessions du texte de Buffon ("Quoique ces animaux […] aient de la gentillesse" et "ils n’ont que l’apparence de l’attachement").
Pour la seconde activité, je n’ai pratiquement pas besoin d’intervenir. Le connecteur " en effet ", pourtant très courant, pose des problèmes à un certain nombre de groupes, mais tout le monde finit par le trouver.
La troisième activité est celle qui donne lieu au traitement le plus différencié : certains groupes enchaînent assez vite connecteurs et propositions, sans trop se soucier de la cohérence globale du texte ainsi obtenu. D’autres au contraire se montrent beaucoup plus perfectionnistes et concacrent le reste du cours à cette activité (cf. deux exemples de texte en Annexes). Je passe de groupe en groupe, signalant les plus grosses incohérences ; aucune paire, notamment, n’arrive à bien insérer le connecteur "or" : je parviens à aider la moitié des groupes environ sur ce point, me promettant de revenir sur ce connecteur (ainsi que sur "d’ailleurs") lors de la séance suivante. Parmi les dix textes imprimés, seuls deux me semblent d’une cohérence insuffisante.
Concernant l’activité de rédaction, les
thèses défendues ou réfutées sont très
variées, depuis le très circonstanciel "Les vacances de printemps
du CUEF devraient correspondre à la fête de Pâques"
jusqu’au plus polémique "Il faudrait interdire les animaux domestiques"
; à noter que l’ouverture du logiciel, qui laisse à chacun
le choix de son thème de prédilection, assure ainsi une plus
grande motivation. Deux groupes ont choisi une orientation argumentative
opposée à leur opinion réelle, pensant ainsi, m’ont-ils
dit, mieux discerner les mécanismes de l’argumentation.
Les apports du travail avec Gammes d’écriture
Avec ce cours de "rédaction de textes", nous travaillons une fois sur deux avec le logiciel Gammes d’écriture, l’autre séance ayant lieu en classe, avec le même type de consignes d’écriture. Cela me permet donc de comparer les deux situations.
La première chose qui frappe, lors des séances sur ordinateurs, est l’activité des étudiants, bien plus constante et intense que lors des séances "classiques" ; une preuve en est d’ailleurs la quantité de texte produite, de l’ordre du double au moins. Une des causes de cette activité, selon moi, provient du principe même du logiciel Gammes d’écriture, qui multiplie à la fois les tâches d’écriture, et, à l’intérieur d’une tâche, les micro-consignes : l’apprenant a ainsi toujours quelque chose à faire. En classe, il est impossible, avec une vingtaine d’apprenants, d’arriver à un tel niveau de sollicitation ; on est obligé de donner une consigne globale et ensuite de laisser les groupes plus ou moins livrés à eux-mêmes.
Ensuite, la différence de style de travail entre les groupes est également bien plus grande qu’en classe : sans doute cela est-il en partie dû à la souplesse et à l’ouverture du logiciel, qui permet aux perfectionnistes de consacrer beaucoup de temps à une tâche, tandis que les autres peuvent aller assez rapidement de l’avant.
Enfin, l’évaluation des productions peut se faire selon deux processus différents : l’un formatif, durant la séance, lorsque je passe de groupe en groupe et signale les dysfonctionnements, l’autre sommatif, après coup, à partir de la sortie sur imprimante du texte rédigé.
Il faut bien sûr encore parler de la collaboration
à l’intérieur des paires, ce qui sera fait au paragraphe
suivant.
Les interaction entre apprenants
Il s’agit là peut-être du principal apport du travail sur ordinateurs, du moins quand on propose de petites situations problèmes et des tâches ouvertes d’écriture (même si celles-ci sont assez guidées).
Il convient tout d’abord de noter qu’au début du semestre très peu d’étudiants pensaient que le travail par paires pouvait avoir ses avantages : j’ai senti, au contraire, lors de la première séance en salle informatique, une réticence assez générale envers le travail à deux (ne disposant que de 10 ordinateurs pour 20 étudiants, on n’avait pas le choix). Sans doute l’écriture est-elle ressentie par beaucoup comme un processus essentiellement privé. J’ai été par contre agréablement surpris par le fait que la communication s’effectue entièrement en français : non que cela me semble absolument fondamental, mais cela évite probablement tout de même un certain nombre d’interférences et amène peut-être les étudiants à penser directement dans la langue cible.
La première dimension sur laquelle s’exerce la collaboration est la compréhension des textes à lire ou à reconstituer : interrogés après l’une des séances, de nombreux étudiants soulignent que le fait de s’expliquer mutuellement le vocabulaire ou les structures syntaxiques permet de mieux les mémoriser ; sans doute un partenaire se situe-t-il, plus que le prof, dans la fameuse "zone proximale" (Vygotski). L’enseignant est assez rarement sollicité lors de cette phase. Lors des closures, par exemple, il est frappant de noter le nombre très élevé d’hypothèses émises pour tenter de deviner les mots devant venir remplir les lacunes (le logiciel n’accepte qu’une seule réponse, qui correspond au texte original, toujours authentique).
Une autre dimension du travail collaboratif est la recherche d’idées : une négociation est toujours nécessaire, tout au long de la tâche d’écriture. Plusieurs paires m’ont indiqué, après coup, qu’elles pensaient avoir plus d’idées à deux, d’autres ont l’impression de se répartir la recherche de vocabulaire et la recherche d’idées.
La mise en texte proprement dite s’effectue selon un partage des tâches assez différent selon les groupes : dans certains cas extrêmes, l’un semble générer le texte oralement, tandis que l’autre le saisit au clavier. Dans d’autres cas, les phrases se négocient oralement avant d’être tapées. Certains groupes alternent la saisie, d’autres se répartissent le clavier et la souris. Plusieurs paires disent avoir tapé à tour de rôle, le second ajoutant des idées à ce qu’avait écrit le premier.
Concernant la révision, enfin, le rôle de l’enseignant est important, puisque c’est souvent lui qui signale tel ou tel dysfonctionnement (ou le non respect d’une consigne), provoquant tout d’abord presque toujours l’effacement du passage incriminé, puis, après son départ, une nouvelle rédaction.
L’enregistrement par caméra vidéo de deux
groupes d’apprenants, lors de deux séances différentes (dont
celle qui vient d’être décrite ici), permettra sans doute
une analyse plus fine de ces interactions.
ANNEXES
1. La " feuille de route " remise aux étudiants
LECTURE
Vous pouvez lire deux textes sur les chats. Pourquoi le texte de Buffon a-t-il été mis dans la catégorie "argumentatif" ? Quelle en est la meilleure preuve ?
- Bibliothèque / Types de textes / Descriptif / animal La chatte Péronnelle (Colette)
- Bibliothèque / Types de textes / Argumentatif / animal Le caractère des chats (Buffon)
MANIPULATIONS
- Gymnase / Trouve-mots velo.clz
- Gymnase / Puzzle tvcine.puz
RÉDACTION
a) Un début de texte vous est imposé. Cliquez sur "PIOCHE" et continuez. Il faut piocher un connecteur pour chaque phrase et ne pas l'effacer. Attention à la cohérence de votre texte : faites-le lire à vos voisins.
- Gymnase / Slalom voiture.slm
b) Choisissez ou bien de défendre une idée ou bien de la contredire :
- Assistants / Rédiger / Argumentation / Défendre une thèse
- Assistants / Rédiger / Argumentation / Contredire une thèse
2. Liste des connecteurs du "Slalom" (qui arrivent en ordre aléatoire) :
Mais, or, d'ailleurs, cependant, alors, de plus, donc, car, même
si, malgré
3. Textes d’étudiants
3.1 A partir de la consigne du Slalom
Texte 1 (peu cohérent, d’après mon évaluation - le connecteur "car" manque)
La voiture, c’est pratique pour se déplacer, cependant il faut l’utiliser de moins en moins souvent si on veut préserver l’environnement. Donc il faut soit créer des voitures qui roulent grâce à l’énergie solaire, soit on doit profiter des bus et des métros. Malgré les grèves qui sont à l’ordre du jour, les transports publics sont les plus pratiques s’ils arrivent à l’heure ! Mais d’habitude cela n’est pas le cas. Alors on peut garder les voitures parce que, même si elles coûtent cher, elles sont le synonyme de liberté. De plus, avec une voiture on peut aller partout et facilement, en écoutant notre musique préférée. D’ailleurs on a toujours des désavantages, on peut avoir de la libeté or on peut sauver la planète. C’est à nous à décider.
Texte 2 (les dix connecteurs ont été utilisés)
La voiture, c’est pratique pour se déplacer, or
elle n’est pas très écologique même si elle
utilise beaucoup moins d’essence qu’il y a vingt ans. Alors, c’est
un moyen confortable et rapide mais il faut en même temps
penser à l’environnement. D’ailleurs, la voiture ne sert
pas toujours à économiser du temps malgré sa
vitesse, à cause de la circulation des heures de pointe. Cependant,
beaucoup de monde prend la voiture au lieu d'utiliser les transports en
commun, donc l'environnement souffre plus que nécessaire.
Aujourd’hui nous avons pris l’habitude de prendre la voiture même
si elle n’est pas toujours indispensable car cela convient à
notre moderne vie confortable, de plus notre morale n’est pas assez
concernée par les problèmes d’avenir.
3.2 Rédaction d’un texte argumentatif
Gammes d’écriture a proposé deux variantes à partir de ce qu’on écrit les étudiantes, une Japonaise et une Allemande. Seules quelques petites erreurs de morphosyntaxe ont été corrigées.
Variante 1 (en gras, ce qui a été tapé par les étudiantes, en italiques les ajouts du logiciel)
Je voudrais, dans cette lettre, défendre l'idée suivante : il faudrait interdire les animaux domestiques.
En effet, les animaux ne sont pas faits pour vivre dans des villes, ils appartiennent à la nature.
Par ailleurs, l'idée de l'homme de se voir comme supérieur aux animaux, de se donner le droit de savoir ce qui est mieux pour quelqu'un - homme ou animal -, est pervers et n'a aucun motif justifiable.
Enfin, est-ce qu'il y a un seul animal qui se sente mieux dans une cage par rapport à vivre sauvagement? Tout individu de bonne foi ne pourra que l'admettre.
Bien sûr, certains ne manqueront pas de dire : "les animaux peuvent être considérés comme une bonne compagnie, surtout pour les personnes âgées qui sont seules à l'exception de, par exemple, leur chien".
Selon moi, c'est peut-être vrai, je ne doute pas qu'il y a beaucoup de gens pour qui leurs animaux domestiques sont d'une grande importance; mais qui leur donne le droit de décider la vie d'un autre être, et que préfèrerait l'animal s'il pouvait parler?
Non, je ne crois pas que l'opinion que j'énonçais au début de cette lettre puisse être sérieusement contestée.
Variante 2
Certains soutiennent l'idée suivante : les animaux peuvent être considérés comme une bonne compagnie, surtout pour les personnes âgées qui sont seules à l'exception de, par exemple, leur chien.
Bien qu'ils n'aient pas entièrement tort, on peut toutefois leur répondre : "c'est peut-être vrai, je ne doute pas qu'il y a beaucoup de gens pour qui leurs animaux domestiques sont d'une grande importance; mais qui leur donne le droit de décider la vie d'un autre être, et que préfèrerait l'animal s'il pouvait parler?".
De plus, si on examine les faits dans leur objectivité, on ne peut que constater la chose suivante : les animaux ne sont pas faits pour vivre dans des villes, ils appartiennent à la nature.
En outre, l'idée de l'homme de se voir comme supérieur aux animaux, de se donner le droit de savoir ce qui est mieux pour quelqu'un - homme ou animal -, est pervers et n'a aucun motif justifiable.
On pourrait encore, si cela ne suffisait pas, ajouter un dernier argument : est-ce qu'il y a un seul animal qui se sente mieux dans une cage par rapport à vivre sauvagement?
Une conclusion s'impose alors d'elle-même : il faudrait
interdire les animaux domestiques !
* Description de Gammes d'écriture : environnement d'écriture comportant des textes à lire, des exercices de manipulation de textes et des activités d'écriture (transformations de textes, écriture créative, etc.).
www.educnet.education.fr/lettres/pratique/gammes.htm
: présentation par F. Mangenot